Tous les jours printemps, le brillant cycle d’Original Gros Bonnet

Rap Keb - Orinigal Gros Bonnet

Le rappeur François Marceau et le contrebassiste Vincent Bolduc-Boulianne reviennent sur le contexte de création de Tous les jours printemps, le deuxième album de leur septuor Original Gros Bonnet (O.G.B).

 

À qui le monde

 

F.M. : Je voulais donner un feeling naïf à cette chanson-là, un peu pour montrer les ambitions que j’avais comme artiste au tout début de ma carrière. Ces ambitions-là étaient clairement une réflexion de ce que je voyais aux États-Unis et de tout ce que le star-système peut entraîner : le glamour, la célébrité, le culte de la personnalité. Avec les années, j’ai changé ma vision de tout ça, et c’est cette évolution en tant qu’artiste que j’ai voulu raconter sur cet album. 

 

V.B.B. : Y’a une grosse inspiration de For Free? de Kendrick Lamar. En deuxième partie, on a choisi une tournure plus free jazz à la Coltrane et on a mis des micros pour capter le son de la pièce. On a jammé et on a choisi la meilleure take.

 

 

Sous stress 

 

F.M. : Sous stress, c’est la suite logique d’À qui le monde. Une fois que tu plonges dans l’industrie, y’a tous les côtés cachés qui se dévoilent, toutes les facettes de l’aliénation. Ça s’applique à notre milieu musical, mais aussi à la plupart des autres métiers d’une société qui met autant l’accent sur le travail. 

 

V.B.B. : On a bâti une loop, un peu pour faire écho au côté répétitif du texte de François. On a décidé de mettre l’accent sur une espèce de transe assez dark, qui incarne autant la profondeur que le vide. Tranquillement, on sent qu’il y a une gradation dans la musique, même si c’est répétitif. La guitare de John (Henry Angrignon) prend une place de plus en plus grande.

 

Jusqu'au noyau 

 

F.M. : Elle va de pair avec Sous stress. C’est juste qu’au lieu d’associer le travail à l’aliénation, je l’associe à la motivation. L’idée, c’est de trouver sa propre raison de travailler, sans que ça devienne une obligation. C’est clairement un des textes que j’ai le plus retravaillé.

 

V.B.B. : L’essentiel de la musique s’est composée quand j’étais à Paris, mais on a finalisé la chanson juste après le confinement au printemps. On s’est retrouvés les sept gars après quatre mois, et notre workflow était incroyable. On a fait tout l’arrangement et l’outro ce soir-là.

 

Ailés 

 

F.M. : Je voulais explorer le mythe de Dédale et Icare. En gros, c’est un père et un fils qui se sont fabriqués des ailes en cire pour s’enfuir d’un labyrinthe et retrouver leur terre. Malgré les recommandations de son père, Icare est allé trop près du soleil, donc ses ailes ont brûlé, et il a fini par tomber dans la mer. Dans l’idée du concept de l’album, cette histoire-là résonnait pour moi, car la recherche du succès peut elle aussi finir par te brûler. De là ma comparaison avec L.A., Los Angeles, la terre promise du musicien. 

 

V.B.B. : Ailés forme un contraste avec Jusqu’au noyau. La première a un beat lourd, lent, terre-à-terre, tandis que l’autre a une vibe plus smooth, aérienne, qui va vers le ciel. Ça va super bien avec le texte de François, en fait.

 

 

Glace noire 

 

F.M. : C’est un gros «fuck you» à tout le monde, celle-là. C’est clairement lié à des sentiments que j’ai vécus, même si j’ai jamais été dans une passe autodestructrice aussi intense que le narrateur. Malgré tout, je considère pas ça comme une chanson sombre, car le narrateur se rend pas compte de toute sa décadence, de tous ses problèmes. Il teste sa limite avec une espèce de nonchalance souriante, juste pour voir jusqu’où il peut se rendre.

 

V.B.B. : On a voulu symboliser la chute de l’artiste. Et pour en arriver là, on s’est inspirés de Swimming Pools de Kendrick Lamar, en allant vers un beat assez lourd et intense, qui a une vibe un peu club.

 

Mille morceaux 

 

F.M. : Après la chute, ça prenait le crash, l’effondrement. J’ai souvent vécu des hauts et des bas, des grosses remises en question par rapport à mon talent, ma valeur. J’étais pas nécessairement dans ce mood-là quand j’ai écrit cette chanson-là, et ça m’a justement permis d’avoir un recul là-dessus. Contrairement à Glace noire, le «fuck you» est surtout destiné à moi ici. Il cache un manque d’amour propre. Comme si, en voulant bouger, je finissais juste par donner des coups de poing dans l’eau.

 

V.B.B. : On a suivi le texte de François, qui est assez punché et assez court. On n’a pas voulu étendre trop la sauce, donc au lieu d’overthink, on y est allés de manière super simple. On s’est inspirés de J Dilla pour le finger drumming. Et y’a un vibe post-disco dans la ligne de basse, qui est une référence à Bernie Worrell de Parliament-Funkadelic.

 

Interlude 2 

 

V.B.B. : C’est un peu le déclic après le crash. 

 

F.M. : Ouais, c’est une transition un peu méditative, qui vient transformer le doute en confiance. Tranquillement, je délaisse toutes mes présuppositions sur la célébrité et le succès pour trouver mes propres racines. Je me lave les mains de toutes mes influences.

 

Léo Major 

 

V.B.B. : J’ai découvert le personnage de Léo Major de manière impromptue. Je travaillais dans une poissonnerie avec des amis, et on passait nos pauses à regarder des fiches sur Wikipedia. Un collègue qui étudiait en histoire m’a parlé de lui comme d’un héros de guerre aux exploits assez incroyables. 

 

F.M. : Ce personnage-là m’a surtout touché par sa persévérance et son indépendance. Durant la Guerre de Corée, il s’est fait proposer de reprendre une colline, mais il a tout de suite mis son poing sur la table, en disant qu’il allait seulement le faire s’il pouvait choisir ses hommes. On lui a aussi accordé une médaille pour avoir capturé 96 soldats à lui seul, mais il l’a refusée car il ne respectait pas l’état-major britannique. C’est assez incroyable de faire autant de pieds-de-nez à l’autorité… Ça faisait longtemps qu’on voulait lui rendre hommage, donc quand on a entendu ce beat-là de Samuel (Brais-Germain, arrangeur et réalisateur), on a tout de suite que ça allait marcher. Ça prenait quelque chose qui avance et qui a de la drive.

 

 

Ballade (avec Jam)

 

F.M. : Jam, c’est un des rappeurs québécois qui nous a le plus marqué. Pour certains gars du band, c’est même lui qui a été leur introduction au rap québ! Son nom revenait constamment dans nos discussions lorsqu’on parlait de featurings et, quand on a composé ce beat-là un peu laid back et ambient/expérimental, on savait que ça pourrait rentrer dans ses cordes. Il a été emballé dès les premiers contacts. Je lui ai expliqué le feeling de la toune qui, en gros, peut se résumer par «le calme après la tempête». 

 

V.B.B. : Initialement, l’idée de la musique vient d’un beat de Knwledge, smellthela, qui comporte aucun drum à part un petit kick de temps en temps. On voulait laisser toute la place aux lignes de saxophone et garder le drum très sporadique, et la basse très groovy. La deuxième partie mène vers une gradation, qui laisse entrevoir les premières notes de la chanson suivante.

 

Watch a Flower Bloom

 

F.M. : C’est vraiment le point d’arrivée de l’album, même si, en fait, c’est la première track qu’on a écrite lors de notre premier séjour de création en Gaspésie. Ça vient d’un freestyle que j’ai fait et que les gars ont bien aimé. Le texte a ensuite été écrit très spontanément. Disons que ça commençait bien nos sessions.

 

V.B.B. : On garde l’auditeur en suspens au début et, quand le drum embarque vers le milieu, c’est l’épanouissement. Y’a comme une résolution réelle à l’album.

 

 

Le bout du monde

 

V.B.B. : Celle-là aussi, on l’a faite durant notre escale à Mont-Louis. On était dans un petit loft annexé à une salle de spectacle, et Arnaud (Castonguay, saxophoniste) a amené une suite d’accords, sur laquelle on s’est mis à jammer. Tout a super bien déboulé.

 

F.M. : C’est l’épilogue. Les paroles résument bien le concept de l’album et l’idée du cycle. Je réalise que j’aurai jamais le contrôle sur tout ce qui se passe dans ma vie. Je dois être en paix avec ça et essayer d’en tirer avantage, sans rien regretter.

 

Tous les jours printemps - disponible depuis le 28 août

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